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Prix Seligmann contre le racisme 2009

 

Le prix Seligmann contre le racisme 2009

a été décerné par la Chancellerie des Universités de Paris à l’unanimité des membres du jury,

à Monsieur Christian VIGOUROUX pour son ouvrage

« Georges Picquart - dreyfusard, proscrit, ministre – La justice par l’exactitude », publié aux éditions Dalloz.


Ce portrait de l’officier Georges Picquart met en lumière cet homme d’honneur, qui a tenté par tous les moyens de convaincre ses supérieurs de l’innocence du capitaine Dreyfus. Sommé par sa hiérarchie de se taire, il se retrouve exilé puis banni de l’armée pendant 10 ans. Il luttera pour sa réintégration et la réhabilitation de Dreyfus.

Le prix a été remis à Monsieur VIGOUROUX lors d’une cérémonie qui s’est déroulée dans les Salons de l’Hôtel de Ville de Paris, le 10 février 2010.

 

De gauche à droite : Me Henri Leclerc, Mme Yvette Roudy, M. Christian Vigouroux, M. Pierre Joxe,

 Mme Françoise Seligmann, M. Patrick Gérard, Mme Gisèle Stievenard, M. François Colcombet, M. Bruno Fulda

 

Discours de Françoise Seligmann

"Je vous souhaite la bienvenue.

Je remercie BERTRAND DELANOË et PATRICK GERARD qui nous ont permis d’organiser cette cérémonie. Je salue tous ceux qui sont présents aujourd’hui pour honorer avec nous CHRISTIAN VIGOUROUX, à qui nous avons décerné notre prix de l’année 2009.

Je laisserais la parole à PIERRE JOXE qui est le mieux qualifié d’entre nous pour exposer comment le cas de conscience d’un officier, le colonel PICQUART, a permis de faire éclater la vérité dans l’affaire Dreyfus.
Telle est la raison de notre choix."


Allocution de Monsieur le Recteur Patrick Gérard, Président du Jury du Prix Seligmann contre le racisme

"Monsieur le Maire de Paris,

Chère Madame Seligmann,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Conseillers d’Etat,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames et Messieurs les membres du Jury,

Mesdames, Messieurs,

« La vérité et la justice sont souveraines, car elles seules assurent la grandeur des nations. » Ainsi s’exprimait Emile Zola à propos de « l’affaire Dreyfus ».

Ce sont ces mêmes valeurs de vérité et de justice qui nous rassemblent aujourd’hui en l’Hôtel de Ville de Paris. Un lieu où l’histoire s’est souvent fait l’écho de ces aspirations légitimes. Je remercie Monsieur le Maire de Paris de nous y accueillir à l’occasion de cette cérémonie traditionnelle de remise du prix Seligmann contre le Racisme.

Ce prix a été créé en 2004 à l’initiative de Madame Françoise Seligmann. Il prolonge les combats qu’elle a menés aux côtés de son mari, François-Gérard Seligmann, dans la Résistance contre le nazisme, puis contre toutes les formes d’injustice et d’intolérance.
La gestion de ce prix a été confiée à la Chancellerie des Universités de Paris. Celle-ci s’honore de cette noble tâche en participant chaque année à l’attribution du prix. Elle en partage les valeurs de tolérance et de lutte contre le racisme et les discriminations. Elle adhère à l’esprit humaniste qui préside à la vocation du prix Seligmann : « Récompenser une création écrite, individuelle ou collective, consacrée à la lutte contre le racisme.»

Cette année, les membres du jury ont souhaité récompenser l’ouvrage de Christian Vigouroux : Georges Picquart dreyfusard, proscrit, ministre. La justice par l’exactitude. Permettez-moi d’ajouter, à titre personnel, que ce choix me semble particulièrement heureux et mérité.

Il est de grands noms de notre histoire que les livres ont oubliés. Des noms que leurs contemporains rangeaient pourtant aux côtés de ceux de Victor Schoelcher, de Jean Jaurès ou de Jean Moulin. Ceux de ces défenseurs de la justice et de la liberté dont le combat a changé la face de notre société. Ceux de ces hommes et de ces femmes, qui eurent, en leur temps, le courage d’affronter les préjugés et l’injustice. Ces personnages d’exception ont fait face à la violence et à la haine, à la persécution et au supplice. Ils ont trouvé en eux la force d’exprimer au monde une vérité qu’ils avaient faite leur : celle de la valeur de l’homme.

Parmi ces grands noms, il en est un qui rappelle à notre mémoire le combat contre l’antisémitisme : c’est celui du colonel Georges Picquart. Cet officier d’honneur plaçait au dessus de tout le sens de la justice et l’amour de la vérité. Ces valeurs qui ont rendu la liberté à un innocent, Alfred Dreyfus. En dépit des menaces et des persécutions, Georges Picquart fut le premier à démontrer l’injustice faite au jeune capitaine d’origine juive. C’est à la mémoire de cet homme d’exception que Christian Vigouroux rend à son tour justice à travers ce très beau portrait.
Brillant officier du renseignement français, Georges Picquart fut d’abord un grand professionnel du secret militaire. Pris dans la tourmente de « l’affaire Dreyfus », il fut persécuté et proscrit par ses pairs. En 1898, il fut enfermé à la prison du Mont Valérien, sur cette hauteur qui vit tomber plus tard tant d’illustres martyrs. Ce n’est qu’en 1906 que Georges Picquart fut réhabilité en même temps que l’homme dont il partageait le combat.

Georges Clémenceau fit alors de ce symbole de la justice républicaine un général et son ministre de la Guerre. Durant trois années, celui-ci prépara les armées françaises à l’affrontement tragique qui devait suivre aux côtés des Foch, des Joffre, des Gallieni et des Lyautey. Il ne vit pourtant jamais ce conflit, emporté six mois avant le déclenchement de la Grande Guerre.

De cette vie exceptionnelle, on aurait pu tirer un fabuleux personnage de roman. L’un de ces héros cornéliens, dont les choix édifiants inspirent au lecteur une admiration sans bornes. Mais dans ce livre, il n’est ni héros, ni martyr. Seulement un homme. « Un des ces citoyens – comme l’écrivait Hanna Arendt  – qui prennent un intérêt modéré aux affaires publiques mais qui, à l’heure du danger, se dressent pour défendre leur pays avec autant de naturel qu’ils accomplissaient auparavant leurs tâches quotidiennes. »

Le portrait qu’en dresse Christian Vigouroux est celui d’un homme ordinaire. Un professionnel du secret militaire, qui fit primer l’exactitude et la vérité sur les ordres et les hiérarchies. Un serviteur de l’Etat, qui fit passer le service de la Nation avant tout intérêt personnel. Un fonctionnaire qui se dressa contre son institution au nom de l’idéal de justice et de vérité qui était celui de la République. Un homme qui écrivait qu’« il est impossible que l’intérêt supérieur de la République ne se confonde pas avec l’intérêt supérieur de la justice et du droit. »

Ce portrait va plus loin que le simple récit d’un parcours extraordinaire. Il est  aussi une réflexion sur la déontologie des fonctionnaires. Pour reprendre les termes de Christian Vigouroux, « l’objet de la recherche porte d’abord sur le ressort d’un agent public face à ses obligations déontologiques aux confins de l’art professionnel, de la justice, de la politique et, dans le cas de Georges Picquart, de l’histoire. »

Christian Vigouroux illustre ici un thème qui lui est cher. Il l’avait déjà théorisé dans un précédent ouvrage intitulé, Déontologie des fonctions publiques. C’était alors le conseiller d’Etat, le professeur de droit qui s’exprimait. Avec cette biographie, nous découvrons en lui un passionné d’histoire et un écrivain érudit. Son ouvrage brille en effet par la précision de la documentation sur laquelle il s’appuie. Au fil des textes d’archive, des extraits de correspondance et des articles de journaux, nous découvrons, à notre tour, un homme dans toute sa vérité.

Car le combat de Georges Picquart fut aussi celui de la modernité contre l’obscurantisme. Celui de la culture et de la civilisation contre les forces de l’ignorance et de l’immobilisme. C’était un homme de lettres, parlant couramment six langues, ami du compositeur Gustave Mahler, amateur de théâtre et de philosophie allemande. Un personnage complexe, plein d’ambiguïtés et de contradictions ; mais dont les convictions profondes et le sens du devoir l’emportèrent envers et contre tout.

Ces multiples facettes du dreyfusard, du proscrit et du ministre, rendent le combat de Georges Picquart profondément humain. Elles confèrent à son parcours désintéressé le caractère de l’exemple. Elles donnent à sa vie un sens pour notre mémoire collective.
En son temps, le colonel Georges Picquart avait été réhabilité par la République. Le voilà réhabilité dans la mémoire de notre société.

Je tiens donc à féliciter chaleureusement Christian Vigouroux pour ce prix amplement mérité. Merci de nous avoir livré ce portrait édifiant. Cette image d’un parcours exemplaire qu’il faut faire connaître aux générations futures. Ces générations auxquelles Georges Clémenceau s’adressait en ces termes dans son oraison funèbre à la mémoire de Georges Picquart : « Jeunes Gens, si sévères parfois aux anciens, lisez l’histoire de cet homme »."

Discours de Pierre Joxe, ancien ministre, membre du Conseil Constitutionnel, vice-président de la Fondation Seligmann

"M le Maire, M le Recteur, Mmes et MM, chers amis,

Nous sommes réunis pour honorer Christian Vigouroux, L’auteur de la première  biographie du célèbre colonel Picquart, publiée par le célèbre éditeur juridique Dalloz, sous le titre « Georges Picquart - dreyfusard, proscrit, ministre – La justice par l’exactitude », notez bien le sous titre énigmatique : La justice par l’exactitude.

Cette biographie d’un célèbre inconnu – mais on le verra, je m’interroge, n’est ce qu’une biographie ? a reçu cette année le Prix Séligmann.

On sait que,  professeur à l’École supérieure de guerre, Picquart avait eu comme élève Alfred Dreyfus.  En 1895, promu colonel et chef du Deuxième Bureau (service de renseignement militaire) , convaincu de l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus, il joua un rôle capital dans l’Affaire Dreyfus en relevant des indices accusant le commandant Ferdinand Walsin Esterházy. Il découvrit notamment un morceau de papier déchiré, connu sous le nom de « petit bleu », adressé par l’attaché militaire allemand à Esterházy. Consultant les écrits d’Esterházy, il constate que c’est la même écriture que celle du bordereau, principal élément à charge contre Dreyfus.

Il en informe sa hiérarchie, ce qui le conduit… à être affecté à un nouveau poste en Tunisie avec consigne de ne pas révéler ses informations. Il sera chassé de l’armée en 1898 et emprisonné pendant près d’un an. Les dreyfusards en font un héros, à l’instar d’Octave Mirbeau qui écrit dans la préface d’Hommage des artistes à Picquart (février 1899) : « Comme on avait condamné Dreyfus, coupable d’être innocent, il savait qu’on condamnerait Picquart, doublement coupable d’une double innocence : celle de Dreyfus et la sienne. »… Vous saurez la suite en lisant Christian Vigouroux…

Mais quelques mots d’abord sur la Fondation et sur le Prix Seligmann.
La Fondation Seligmann a été créée à l’initiative et grâce à l’inépuisable générosité de Françoise Seligmann, qui la préside,à la mémoire de feu notre ami, son mari François Gérard Seligmann – qui fut aussi, qui fut d’abord, son compagnon pendant la deuxième Guerre mondiale, dans la Résistance, dans la France envahie et occupée par les Nazis.
Parallèlement, le Prix Seligmann a été créée par Françoise, je cite : "En souvenir des combats menés par Françoise et François-Gérard Seligmann contre le nazisme au sein de la Résistance  et contre l’intolérance et l’injustice pendant la guerre d’Algérie."

C’est la cinquième fois que nous décernons ce prix :
En 2004, à Yossi Beylin et Yasser Abed Rabbo, Auteurs de "l’initiative de Genève sur la paix au Proche", ici même, nous nous en souvenons.
En 2005, à Fatima Besnaci-Lancou, pour son ouvrage « Fille de Harki » aux éditions de l’Atelier.
En 2006, à Esther BENBASSA et Jean-Christophe ATTIAS pour leur ouvrage “Juifs et Musulmans, une histoire partagée, un dialogue à construire”, publié aux éditions La Découverte et à Françoise VERGES pour son ouvrage, la “Mémoire enchaînée - questions sur l’esclavage” (Editions Albin Michel).
En 2007, à l’auteur algérien Bachir Hadjadj pour son ouvrage “Les Voleurs de rêves”, publié aux éditions Editions Albin Michel.
En 2008, à l’auteure rwandaise Scholastique Muchasonga pour son ouvrage “La femme aux pieds nus” paru aux Editions Gallimard.
En 2009, à Christian Vigouroux.

Monsieur le Maire, vous qui êtes l’un des douze administrateurs de notre Fondation (reconnue d’utilité publique), vous savez mieux que personne ce que les Musées de Paris doivent à la générosité de  Françoise Seligmann, à commencer par le Musée Carnavalet, où vous avez consacré une salle entière - la salle F.G. Seligmann - à sa merveilleuse collection de tableaux illustrant Paris - et les parisiennes - « du temps de Marcel Proust » .

Monsieur le Recteur, Chancelier des Universités,
Vous qui présidez le Jury du Prix Seligmann – que vos services organisent chaque année à la perfection – vous savez mieux que personne le rôle joué par notre Fondation et son équipe, grâce à sa fondatrice ici présente, dans plusieurs quartiers du Nord  de Paris et dans plusieurs communes du département de l’Essonne.
Car c’est en liaison avec les services académiques, les chefs d’établissements et les enseignants que la Fondation a déjà, depuis trois ans, contribué à financer plusieurs dizaines de projets socio éducatifs .

Evidemment si l’on proposait à quelques uns de nos collégiens, jeunes lauréats de la Fondation, la lecture du « Georges Picquard » de Christian Vigouroux, 400 pages imprimées en corps 8, ce qui vaudrait 800 pages en corps 14, ce volume  risquerait – à leur âge - de leur tomber des mains : car il n’a vraiment rien d’une bande dessinée !…
Pourtant ce livre se lit comme un roman, comme un roman, avec ses mystères d’espionnage et de contre - espionnage, (je n’oublie pas que Christian Vigouroux a été mon directeur de cabinet au ministère de l’intérieur). Comme un roman, avec ses rebondissements judiciaires, spectaculaires comme il y en a eu tout au long de l’affaire Dreyfus (Vigouroux a aussi été directeur du cabinet d’Elisabeth Guigou à la Chancellerie – pas votre Chancellerie, Monsieur le Recteur, où l’on porte des toges de toutes les couleurs, mais celle des magistrats, à qui ne sont autorisés que le Rouge et le Noir…). Comme un roman, avec ses épisodes exotiques dans les troupes coloniales, à la frontière entre une Algérie encore incomplètement envahie, et une Tunisie où la prétendue « Convention de la Marsa » (1883) venait de violer le « Traité du Bardo » (1881), dont l’encre n’était pas sèche…
Renvoyé, chassé de l’Armée pendant dix ans, emprisonné sans jugement, cet officier simplement honnête et ennemi de la fraude devient un ardent dreyfusard, puis en 1906, réhabilité le même jour que Dreyfus, nommé général, il devient - par un incroyable retournement de situation… le ministre de la guerre de Clemenceau !

Mais ce roman à épisodes aurait aussi bien pu être présenté à un jury de thèse, je crois, Monsieur le Recteur.

Pour son érudition, la diversité des sources, la précision des références, il n’aurait pas obtenu la mention « honorable », qui dans le langage codé des universités signifie « pas fameux …», ni la simple mention « très honorable » qui veut dire poliment « passable », mais sans doute le superlatif des superlatifs « avec les félicitations du jury, à l’unanimité », ce qui est , comme on dit en français de nos jours, le « top du top ».

Eh bien non, ce livre est tout autre chose encore :

En vérité, plus qu’une biographie, mieux qu’un roman, plus haut encore qu’une thèse universitaire, le  « Georges Picquard » de Vigouroux est un manifeste .
Et son véritable titre, c’est son sous titre : La justice par l’exactitude.

La justice par l’exactitude…
Tout le livre est là dedans et, d’une certaine façon, tout l’auteur. Tout le livre ? Non. Mais toute l’intention du livre, qui n’est pas une simple biographie, se trouve dans le beau titre de l’Avant-propos: « Peut on souhaiter à un pays des serviteurs de l’Etat atones ? »

“Des fonctionnaires paralysés par la peur de déplaire, par le crainte de perdre leurs place, des fonctionnaires intimidés par les pouvoirs et tout autant par l’atmosphère de la société qui les dépeint comme des privilégiés conservateurs et corporatistes ?
Pour remplir la mission que la loi leur a confiée, les agents publics doivent pourtant savoir exercer leur indépendance d’esprit qui n’est nullement inconciliable avec l’obéissance hiérarchique. Mais celle-ci peut et doit s’accommoder du devoir de vérité contre les effets d’annoncee t l’obsession du court terme, les statistiques trop compréhensives, les nominations suggérées et les non-dits de campagne.”

Et après avoir annoncé son sujet et son personnage dans cet Avant-propos, Christian Vigouroux conclut ainsi, sur Picquart : “Réconciliant dans ses combats le sens de la justice et l’obsession du professionnalisme, préférant la précision à la préciosité, il est l’un de ceux, parfois difficiles, ombrageux ou même brutaux, loin des sentiments et des idéologies, des partis et des clans, qui envers et contre tout, font la “justice par l’exactitude”.

Justice par l’exactitude ? Le titre est donc dans ce sous titre un peu énigmatique, comme le propos est dans l’Avant propos. Mais plus fort encore : l’Avant propos est tout entier dans l’exergue, choisi par l’auteur, imprimé sur la page qui lui fait face - et qui tient en une ligne. Je vous la lis :
« Son penchant pour l’exactitude, que l’on pouvait déjà presque appeler un penchant pour la justice… » Hans Fallada, Seul dans Berlin.

C’est en effet  une brève citation du roman de Hans Fallada, dont le titre a été traduit « Seul dans Berlin ». Primo Levi disait de ce roman qu’il était “l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie”.
Mais on pourrait aussi bien dire que c’est un livre sur l’absence presque totale de résistance allemande au nazisme. Et le titre allemand de ce livre, qui n’a pas été traduit en français, Christian Vigouroux, toujours précis, le donne en bas de page, en caractères microscopique, (comme on fait dans les  dans les thèses ): «  Jeder stirbt für sich allein ». On peut traduire cela par : « chacun ne meurt que pour lui seul », ou « chacun meurt seul ».
On sait que Fallada, à cause du nazisme triomphant, à Berlin en 1935 , était comme mort à ses propres yeux . Il n’a écrit  « Seul dans Berlin »  ou plutôt « Jeder stirbt für sich allein » qu’en 1947, juste avant de mourir pour de bon, si l’on peut dire, après avoir décrit dans son livre , à sa façon qu’à partir d’un certain degré d’oppression et de désespoir, si la résistance devient impossible – comme l’expérimentent ses héros, la mort est la seule issue.
En français, nous disons cela autrement, depuis deux siècles. On dit : « La liberté ou la mort ! ».
De façon plus sobre, c’est ce que dit la vie de Georges Picquart, racontée par Christian Vigouroux."

Remerciements de Christian Vigouroux le 10 février 2010, Hôtel de ville de Paris

« Nous sommes avec les premiers chrétiens contre les Césars oppresseurs, avec les derniers paiens contre les évêques massacreurs… nous sommes… avec tous ces juifs maudits qui succombèrent dans les flammes pour la liberté de croire…Nous sommes avec Jean Huss…. Nous sommes avec toutes les révoltes de liberté contre toutes les oppressions d’autorité… »
Quel ton !
Ainsi écrivait Clemenceau le 16 octobre 1898 dans l’Aurore.
Le soir même, ce journal est apporté à la prison de la Santé, au détenu Picquart qui croupit de nouveau en cellule, depuis 3 mois, et qui vient, enfin, d’être autorisé à recevoir des visites.
Il se réchauffera le cœur, aussi, avec l’Aurore du lendemain 17 où Clemenceau, encore, tonne en faveur de celui qui « a brisé sa carrière et sacrifié sa vie pour la justice et la vérité »
Et le lendemain du lendemain, et les jours suivants de 1898-1899, l’artillerie de Clemenceau pilonne pour la justice, pour Dreyfus et pour Picquart.

Qui est celui-ci qui s’est engagé pour celui là ?
Un « mathématicien prolétaire ».
Ce qualificatif bien adapté à Georges Picquart, je l’emprunte à ALAIN en 1924 : « Le mathématicien est prolétaire par un côté. Qu’est ce qu’un prolétaire ? C’est un homme qui ne peut même point essayer de la politesse, ni de la flatterie, ni du mensonge dans le genre de travail qu’il fait. Les choses n’ont point égard et ne veulent point égard. D’où cet œil qui cherche passage par l’outil ».
La « justice par l’exactitude » relève de ce processus qui travaille la matière pour en extraire la vérité. A égale distance de la faveur et de la proscription, la justice ne peut se fonder que sur l’exactitude. Le fonctionnaire de vérité n’est ni un artificieux ni un décorateur, c’est un prolétaire. L’outil à la main, face à la matière taisante.
La matière résiste. Et lui n’a que l’intelligence de son métier.
Et ce métier, il l’exerce dans un monde où nous croisons nombre de faux rebelles mais peu de vrais « prolétaires ».
Un faux rebelle provoque, brille, manie le paradoxe, pour finalement rentrer dans le rang.
Picquart en sort.
Il sort du rang même quand il sait qu’il ne pourra plus jamais y rentrer. Un pas en avant sans possibilité de retour.
Picquart est un faux conformiste. Les apparences sont contre lui. Un officier pointilleux, calculateur, ambitieux, orgueilleux, en un mot carriériste comme on peut l’être dans notre France où, en politique comme en administration, les Iznogoud sont plus nombreux que les califes.
Mais il est présent quand il le faut, sans hésitation et irrévocablement. Pour la vérité et pour Alfred Dreyfus qu’il connaît peu.

Je remercie ceux qui m’ont permis de refaire vivre ce choix de destin et ce destin de choix :
3 personnes m’ont aidé dans l’idée de ce livre :

Quant au jury, (un jury, pour un auteur, c’est la preuve que le livre a trouvé au moins 12 lecteurs…), ce jury du « prix contre le racisme, l’injustice et l’intolérance » a bien compris mon projet.
Plusieurs de ses membres ne sont pas  sans rapport évident avec Picquart :

Au soutien de Picquart, il y eut la marquise Arconati-Visconti… ardente militante, que rien ne fera reculer, au premier rang pour Alfred Dreyfus et pour Picquart. Ses archives sont chez vous… M. le recteur :

Et les autres membres du jury, le président de la Ligue des droits de l’homme, M.Dubois : que serait Picquart  sans Trarieux et Pressense ? Me Leclerc : l’avocat et le droit, deux modes de survie de Picquart qui ne serait rien sans Me Labori et Me Leblois,  Mme Trautmann : Strasbourg et l’Alsace : Picquart restera toute sa vie alsacien : ministre, au cours d’une réception, il parle avec le professeur Appel, en alsacien devant Clemenceau qui s’en irrite : « cessez de parler russe devant moi » !

Par le prix qu’ils ont attribué à mon livre et dont je les remercie du fond du cœur, ils donnent un écho à une aventure humaine intéressante, quelle que soit l’époque.
Picquart, peut être un peu janséniste, est  fort de sa conscience individuelle, solitaire et orgueilleux.
Osons une comparaison pour le fonctionnaire, Picquart a toujours viscéralement refusé ce que d’autres ont admis:  le bon élève sans boussole et prêt au pire pour un galon ou une place de mieux. La peste pour un poste.
Au contraire, Picquart est du côté de ces fonctionnaires qui ont « fait leur devoir » au sens plein de ce terme banal :  je pense à ces deux institutrices de l’école publique, les sœurs Paillassou, Justes de 1983, honorées par l’OSE il y a quelques années, qui avaient emmené tout le village de CHABANNES, en Creuse, à accueillir et garantir dans les années 40, plusieurs centaines d’enfants juifs persécutés. Tout le village, mutique et solidaire, les protégeait.

Sur le racisme, l’itinéraire de Picquart renvoie à trois remarques :

Le racisme est illogique
Refuser l’inexactitude qui mène à l’injustice : le racisme est pour Picquart, non seulement une faute de goût, vulgaire et haineuse, mais surtout une faute contre la raison et l’esprit, une erreur de méthode.
L’erreur judiciaire est toujours inspirée par la faiblesse de la méthode. Mais l’oubli du principe d’exactitude peut être favorisé par la haine, la vindicte, la bêtise, et par le racisme. On passe alors de l’erreur au drame. La condamnation d’Alfred Dreyfus fut d’abord une grossière et provocante inexactitude avant de devenir un drame.

Et dans le monde de l’exactitude, il n’y a pas place pour le racisme.
Pierre Joxe a tout dit sur Hans FALLADA  Seul dans BERLIN ou  jeder stirbt für sich allein
Dans ce livre, le petit ouvrier Otto QUANGEL décide de « résister » contre le nazisme et refuse de ne pas voir, dans l’appartement au dessus de chez lui, Mme ROSENTHAL, pillée et menacée parce qu’elle porte une étoile jaune.  « Son penchant pour l’exactitude que l’on pouvait presque appeler un penchant pour la justice » le fait monter l’escalier pour porter secours à la dame et  affronter les SS.

Le racisme est inefficace
Picquart aime l’efficacité.
Or le racisme, divise, casse, et fait obstacle à la mobilisation de la Nation vers ses objectifs du moment.
L’armée a besoin de tous les talents. Et Picquart pense l’armée comme institution.
Les institutions ne vivent qu’en rassemblant et non en opposant. Le 8 décembre 1906, le ministre de la Guerre Picquart, poussé à bout par l’opposition à la Chambre des députés, fait face. Qu’est ce que l’armée ? l’interpelle-t-on. Il répond, l’armée c’est l’amour de la République et c’est l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : «la garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique… ».  Peu de ministres s’expriment ainsi. Si, dans la salle, un ministre de l’intérieur, M.Joxe, qui a fait afficher la Déclaration dans les commissariats il y a 20 ans et une Garde des sceaux, Mme Guigou, qui a fait afficher la Déclaration dans les prisons il y a 10 ans.
Le multilatéralisme culturel et linguistique, donc de pensée, est bénéfique, Picquart le pensait en français, allemand, anglais, espagnol, italien et russe…au Tonkin, il s’était initié au vietnamien. il faut ouvrir les fenêtres.
Les voyages ne forment pas que la jeunesse.

Le racisme est laid
Fou d’art et de musique, il sait que l’art est universel : Picquart est horrifié par la laideur.
La vilenie des tempêtes humaines qui déforment le visage des foules haineuses, Picquart a connu. Jusqu’à sa mort, il est accompagné des manifestations de vindicte pour ce qu’il a fait et rapidement pour ce qu’il est. Même ministre de la Guerre, il est agressé, on lui crache dessus.
Il sait que l’art est universel : il se moque de ceux qui, tels certains de ses cerbères, prennent les « prérafaélites » pour une société secrète, il traverse l’Europe pour un concert de Mahler. Il pose pour Eugène Carrière.  Il plaisante avec Pablo Casals.
Il ressent physiquement ce que le racisme peut ôter à la communion dans l’art.

* * *

Cet itinéraire est une réflexion sur l’Etat, entre l’armée, la justice  et la politique.
L’Etat qui peut être violent.
L’Etat qui fait perquisitionner le logement de Picquart, le fait espionner, écouter, suivre. Un jour que les inspecteurs à ses trousses le serrent de trop près, il en attrape un par le collet et le ramène au commissariat. Le lendemain, il proteste par écrit auprès du préfet de police. Il ne crie pas au scandale. Il critique l’agent « maladroit ». Maladroit, inexact : la réprobation suprême dans le langage « picquartien ».
L’Etat violent craint Picquart. En décembre 1898, pour le transférer de la prison du Cherche Midi au Palais de justice, la police, prévoyante, a mobilisé 225 cavaliers et 550 fantassins.
Peu de fonctionnaires ici présents se sont battus en duel à mort deux fois, d’abord contre leur subordonné, puis contre leur supérieur. Picquart si.
Il blesse à l’épée son subordonné, le commandant Henry, force de la nature, le 5 mars 1898. Huit ans plus tard, juste avant de devenir ministre, il fait face au pistolet du général GONSE le 9 juillet 1906. L’ancien chef d’Etat-major adjoint, celui qui sera surnommé « Gonse Pilate » et qui, en 1898, lui avait lancé « mais qu’est ce que cela peut bien vous faire que ce juif reste à l’île du Diable » et auquel il avait rétorqué « ce que vous dites, mon général, est abominable ».
Gonse « l’offensé » tire le premier. Il manque Picquart. A Picquart de tirer. Il tire bien, il tient Gonse qui l’a persécuté au bout de son pistolet… et il tire vers le sol. Il n’est pas un assassin.

Alors ALAIN, encore, en 1924, en une phrase, l’une des analyses les plus fines du rôle de l’Etat et de la Haute armée dans l’Affaire :
« L’administration ne forme point tant d’idées, ce n’est pas son affaire ; seulement elle s’étend, elle occupe le terrain qu’on lui laisse ; elle produit les fruits qui lui sont propres, comme un arbre, sans demander si on en a besoin. L’administration de la guerre ne veut point la guerre ; mais elle se veut elle-même ».
Au sein d’une de ces « administration qui se veut elle-même », et donc nécessairement face à elle, certains fonctionnaires se dressent, à leurs risques et périls, pour vouloir autre chose. Cet autre chose peut être l’intérêt général et, parfois, simplement mais absolument, la justice.
Merci encore,
A vous tous, d’être ici,
Aux membres du jury,
A vous, Madame Seligmann."

05-10-2012

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